La vie est un cours d'eau tumultueux (2004)
La vie est un cours d'eau tumultueux (2004)
Indépendamment de son recueil poétique « limitatif», s’il ne fallait garder qu'un livre, notre choix se porterait sur cet ouvrage. Sans trop en dévoiler tout de suite, la lecture renvoie inévitablement, lorsque la fin émerge, à la genèse de celle-ci lors de l'élaboration du roman, en tout point imprévue (et qui ne pourrait être rééditée par le même auteur). Notons que le titre a été trouvé fort tardivement par l'auteur, à un moment où il hésitait à tout arrêter. Enfin il faudra considérer La vie est un cours d'eau tumultueux dans la lignée d'Un mari marri.
Quel sens donner à ce roman dégressif? Dans l'optique d'une fin relevée et heureuse, il commence sous de formidables auspices: la morosité y bat en effet son plein jusqu'à atteindre au fil des pages sa vitesse de croisière.
Changer de classe sociale est une coupure qui a le mauvais goût de faire perdre dans l'opération certaines valeurs essentielles; y parvenir n'est jamais qu'une contre-façon des principes grâce auxquels on peut mener bonne vie malgré une classe sociale "pénalisante". Bien sûr, la société y participe à son niveau, en prônant le retour aux sources aux audacieux importuns, pour le réconfort général. Mais tout de même, ceci n'explique pas complètement pareille opinion en faveur d'un gel des statuts plutôt que pour une refonte de la société pourtant réclamée à cor et à cri par leurs connaissances. Où se cache l'explication? La classe sociale et le niveau de vie impriment-ils les valeurs de cette famille ou est-ce le contraire?
Famille de personnages
Que peuvent espérer les membres du corps familial sinon leur amputation pure et simple? N'y a-t-il pas inévitablement conflit entre la loi d'un "juste milieu" du père, et les espoirs des autres membres de la famille dans lesquels, ingérables, elle s'ingère? Mais espèrent-ils seulement, n'est-ce pas une symphonie dans laquelle chacun joue à tour de rôle avec son instrument sa partition? Et dont le père (et, au-delà, l'auteur) joue le rôle de chef d'orchestre. Toute amélioration s'y apparente au mieux à un mirage souhaitable comme tel... Les changements demandés, à tour de rôle, avant que chaque demandeur ne reprenne place dans cette grande incompréhension murée, l'étaient-ils sérieusement ou simplement pour meubler le quotidien? L'auteur peine -pourrions-nous penser non loin de la fin- à ne pas faire dégénérer cette prise en tenaille aux éclats intérieurs en une comédie devenue folle dont les personnages seraient devenus ses complices à haute voix.
*Les enfants en procession (c'est toujours cela, affirme Firmin) aspirent à l’émancipation; aux consolations matérielles, ils se virent opposer diverses fins de non-recevoir, sans réelle contrepartie, ni expérience de vie, ni rachat. Grandissant, ils se comparent aux autres, conçoivent des avenirs éloignés, à reconstruire, volonté qui s’éteint subtilement au fil des chapitres, avec ou sans agonie, pour ne plus revenir. La nécessaire succession (quelle nécessaire succession? Pourquoi la place devrait-elle être reprise avant et au détriment de tout autre avenir?) du père prend invariablement le pas dessus. En est-il jamais ainsi dans la vie de tous les jours? Le lecteur, pas davantage gâté, est sans doute surpris par un tel tassement. Loin d'être rois, le père a pour principale préoccupation de les "placer".
*La mère, Monique, nous laisse pénétrer l’intimité de ses pensées qui exprimées, semblent rêver à tout autre chose, baigner dans l'irréel, loin de son ordinaire. D’elle surtout on attend des revendications plus en adéquation avec ses désirs écrasants representés par des pensées anonymes: la découverte du pot aux roses est un des caractères vertigineux du roman. Peut-on être si éloigné de soi, pour ne pas dire de son obédience? Comme pour les enfants on ne comprend pas que ces récriminations ne deviennent audibles, que son mécontentement n’éclate à la face du foyer qui ne lui rend rien. C’est un personnage d'attente dont on attendrait plutôt un attentat ou alors une médiation.
*Le père, Firmin (dont nous connaissons le prénom par la voix… d’un agent de police lors d’un contrôle routier) , chef de famille, constitue avec sa politique l'aspect central de l’ouvrage. Tâche plus délicate pour lui que de faire subsister sa famille, ces expériences de vies, vraies, enrichissantes, qui ne s'achètent pas, et dont il ne sait pas comment se débarrasser. Il leur préfère les difficultés d’ordre économique qui ont le bénéfice de ne pas poser ces questions, d'éluder loisirs, songes, tout ce qui est extérieur au noyau familial. En résumé, il ne peut ou ne veut offrir ni ce qui s'achète, ni ce qui ne s'achète pas. S'il prend parti pour ses enfants en de rares occasions, il s'agit de vétilles (exemple de la couleur de la doublure du porte-monnaie...). Personnage pivot, loué pour sa nécessité, plus présent dans le foyer pendant ses absences, il donne ses lettres de noblesse à la locution "cellule familiale". De sa politique, nous aimerions trouver un sens déterminé clairement, et non autant de poids variables. Il semble ne pas se contredire (c'est une affaire de point de vue), slalomer entre ses principes tranchants et rigoristes malgré sa grande versatilité. Peut-on avoir raison seul contre tous? L'auteur en tout cas semble avoir senti l'utilité de mieux expliquer cette position par son court essai qui accompagne désormais le livre dans sa dernière édition, Pour ou contre l’autoritarisme, en politique et dans la vie de famille .
L'atmosphère
Comme dans Un mari marri, il nous est dépeint une vie incomparablement modeste, un quotidien dense dans son caractère irrespirable, insoutenable de banalité. Des scènes de vie où la vie précisément ne s'est pas invitée, dont rien -soit justement tout- ne nous est épargné, constituées de quartiers libres au domicile, ayant lieu chez des amis ou en extérieur ( administrations, parc...). L'atmosphère, selon une critique acerbe et assassine qui voyait en Donal 'un beau parleur", rendrait "le feu de l'action d'un suicide" (soit, selon nous, feu l'action du suicide). Il est vrai qu'elle est le pendant réel d'un massacre rêvé; pardonnez l'emphase, qui est un retour de flamme à ce qui n'en a pas, au vide dépoussiéré, aux descriptions et portraits impitoyables, exercices dans lesquels le funambulsme de Donal fait merveille. Qui, encore une fois, en est le plus incommodé?
Pour quel sens?
Leitmotiv du roman, à des propos divers et variés, Firmin ne cesse de faire résonner à nos oreilles que tout ce qui meuble fausse, déséquilibre, met en péril autre chose. Nous nous attendions à la révolte, l'insurrection des personnage contre l'hypocrisie de l'auteur de leurs jours. En vain. Un tel arrêt de vie ne revient-il pas à un arrêt de mort?
Puis nous pensons que l'auteur justement délivre une leçon et un tribut ( mais dont le rehaussement se laisse désirer) sur la vie sans les aberrations matérielles. Son propos n'est-il pas celui de la tragédie d'une vie ouvrière à laquelle il ne faut pas se limiter par acquiescement à tout?
Puis viennent les seules réponses possibles à travers notre remise en question. Et si nous avions comptabilisé indûment leur fatalisme du point de vue extérieur, si nous nous méprenions sur leur capacité à une nature plus profonde, si leur condition émanait d'eux finalement? Là serait le tournant de la "démonstration", la vie ci-devant absurde à laquelle on se raccroche en vérité par seule force d'âme, introuvable dans la vie courante, non restituée (non restituable?) dans le roman qui prend un sens et devient apothéose lorsqu'on a fait le tour du non-sens présupposé. Des mots rébarbatifs du concierge qu'il faudrait considérer hors des querelles de voisinage aux raisonnements désespérés qui sauvent du voisin de palier, il y a bien un escalier, une ascension... Leur désespoir nous est imputable; à bien y relire, rien de cet ordre n'y a été confessé. Quelques déceptions et autres imperfections de la vie, qui ne font pas déborder le vase, ni la vase. Leurs désillusions sont bien à mettre au chapitre de nos illusions.
L'auteur refuserait aussi en dernier recours la vie modeste magnifiée: les personnages ne s'adressent définitivement pas à nous, vivant au mépris du "qu'en lira-t-on". Voici le lecteur-dieu remis à sa place, dans l'incapacité de pénétrer cette fameuse atmosphère, même en sachant tout ou presque. On ne peut ni juger les états d'âme des personnages, insondables, ni accéder à leur vie véritable. Eux restent sans perturbation de ce passge à la postérité, en reste de leur avenir, tels qu'ils furent certainement avant, tels qu'ils auraient été sans. Le roman, en choisissant un passage de leur vie ne se crée-t-il pas lui-même un début et une fin "artificiels"?
Donal ne cède pas à une morale ni à un sens pour sauver son ouvrage (ce que l'on peut dire pour l'ensemble de son oeuvre?) et paradoxalement contribue à un passage en revue de presque tous les saluts possibles. Etait-ce sa volonté initiale? Malgré toute notre profondeur certifiée, toute notre compréhension, toutes nos lectures (!) cela n'est accessible à aucune interprétation définitive de notre part, rendant le roman indépassable où semblablement à la vie "réelle", les personnages n'interprètent pas mais pour ainsi dire vivent. Remercions-en l'auteur, avec ou sans plus de rancoeur.