Site non officiel de Fernand Donal, écrivain non académique de nos jours

Un mari marri (1994)

Un mari marri (1994)

Donal célèbre une conception puriste du mariage, sans divorce possible. Pour son impossibilité de le mener à bien, du fait de la mort? Impossibilité dans le même temps écartée par un mariage à la vie à la mort, coûte que coûte, départ d’une mort ensemble, allant de fadaises en falaise, qui rejointe sur sa bordure, est épousée par les époux.

 Petite particularité irrésistible: Les scènes de beuveries, étonnamment récurrentes, ne font pas état précisément de l'état du narrateur, détaché de la situation comme de sa narration. Il garde un certain recul, comme s’il était dans la scène décrite reculé ! Ce qui n’est nullement confirmé par les indices de sa présence aux premières loges. Les indices de son alcoolémie sont ainsi indiscutables par déduction, mais sans ivresse tangible, qui au diapason de l'esprit du livre ne sublime donc pas la tristesse de ces pages. On se demande si cette distance n’est pas celle de l’auteur par rapport à lui-même afin de garder les idées claires, ou d’en faire illusion, en tout cas dans l'exercice de l’écriture entendue de ces scènes.

Pour autant, s’il a consacré le mariage et s’il s’y est consacré (selon la présentation faite de l'auteur sur la quatrième de couverture), les entorses au contrat existent dans ce livre, et on est tenté d'y penser, par mimétisme avec le vécu de l'auteur. En effet, le mari, Félicien, commet un adultère peu avant que son épouse ne décède, et doublement inconsolable de sa  faute et de l’impossibilité d’une réparation, en raison du fossé qui les sépare, erre sans se donner le droit de se perdre. La faute et la mort accidentelle ne sont-elles pas liées, de toute façon par le destin et la fatalité? Le "héros" trouvera pour seule ressource d'épouser sa condition de veuf et de traître tout ensemble, seule et ultime fidélité qu’il peut rendre à sa défunte épouse.

Nous lecteurs ne pouvons passer à côté d’une méditation sur le remords engagé par le mari dans ses ruminations, et qu’il nous appartient de pousser sur son plan le plus général. Le remords est une mort dans la vie comme la mort réelle d’une épouse, sans issue. S’ôter la vie n’est pas une liberté, en fait n’a pas de sens par rapport à ce sur quoi on ne peut revenir et qui reflue. La pire faute n'est-elle pas celle qu’on ne peut pas expier, lorsqu'on ne peut que respirer et la respirer? Jusqu’à expiration et par conséquent, prescription.

Quelle est sa réelle part de culpabilité dans la mort de son épouse, si on s’en tient aux faits et à sa conduite adultérine?  Tel est ce que Félicien essaiera de démêler, ainsi que sa gorge continuellement nouée. En effet, ne vaut-il pas mieux qu’il cesse de culpabiliser plutôt que de retourner cent fois sur les lieux de l'accident? Quel péché, dans la confusion, doit-il prendre sur lui? Félicien est sans doute en plein déni quand au cours de ses réflexions l'adultère se présente comme un accident et celui-ci, comme une faute.

Félicien sort la nuit, marche quand tout le monde dort, dans la neige, contre le froid, "pour survivre" ou "sur ses cendres". A plagier un "détraqué", n'y a-t-il pas risque de communication? N'est-ce pas marcher dans la folie, marcher sur la tête? Cela n'explique-t-il pas le fourmillement dans son bras, qui le pousse à le mettre en écharpe et donc à métarphoser sa silhouette? Sans trop en dévoiler, ce changement de silhouette lui permettra d'échapper à un avis de recherche de la police. Pour quel crime, dans sa recherche?  

C'est la gestion du désamour, dans la première partie de l'ouvrage, qui conduit les époux vers ce paroxysme. Un désamour lent, latent, né avec l’acte de mariage, comme imbriqué dedans. N'y parle-t-on pas de "la cassure de l'union même" (il est vrai dans un tout autre contexte)? Dès l'amour donc. Mais ce désamour est remis à plus tard, avec l’aide des nécessités de la vie. Epouser quelqu’un c’est épouser tout ensemble ses points de vue, son mode de vie, ses habitudes et leur inévitable dégénérescence. Son régime. Un pacte d’exclusivité mutuelle… Une relation qui finit par devenir "un mariage d'alliance" selon l'expression réellement malheureuse de Félicien. Le mari et la femme deviennent progressivement étrangers l'un pour l'autre, jusqu'au sentiment d'étrangeté de la vie, élément fondateur du roman et dans la mémoire de Félicien, de la cascade d'événements. Tout en se rappelant après l'irrémédiable, l'avoir aimée "ferme". Nous lecteurs nous attacherons avec lui à son examen de conscience.

Avec nos mots, nous dirions qu'il y a une conjonction de deux réalités ou horizons se faisant face et s'expliquant mutuellement: il ne peut y en avoir une et il ne peut y en avoir qu'une.

Les fiançailles seules, éternelles et immaculées, trouvent grâce aux yeux du mari et on risque de le croire, à ceux nostalgiques de l’auteur. Mais, oeuvre de rachat ou non, laissons sa femme, encore de ce monde*, en paix.

*(précision toujours apportée par la quatrième de couverture de l'époque)