A l'article de la vie (1989)
Mise au point:
Une part du mystère entourant le premier livre de Fernand Donal, A l'article de la vie, doit être clairement levée quoiqu'elle l'ait été en son temps mais d'une façon qui échappa au plus grand nombre. La maison d'édition, peu après la parution de ce recueil, mit la clé sous la porte, sans que le poète n'ait pu ou n'ait voulu en chercher une autre, attitude encore maintenue aujourd'hui, hasard pris à la lettre. L'orientation vers le roman, la raréfaction de la poésie dont le summum est atteint avec son deuxième roman La vie est un cours d'eau tumultutueux y prennent peut-être leur source.
Dans une nouvelle édition à ses propres frais et sous couvert d'anonymat, peu après la première, il avertit son lectorat de cette fermeture, de son geste et de quelques changements, le tout assorti de quelques considérations sur la poésie. Seuls de nouveaux lecteurs en eurent la primeur, certains pensant que la première édition n'était qu'une fable, d'autres se mettant en quête de celle-ci. Les premiers eux n'en furent avisés, les moyens de communication n'étant pas à l'époque ce qu'ils sont aujourd'hui et l'anonymat faisant son oeuvre. Cette édition comprend donc, outre l'avertissement directement affiché sur la page de garde, qui est aussi un manifeste, ne nous-y trompons pas, de nouvelles pièces, ainsi que certaines rétractations.
Ce n'est pas la fin de l'histoire, puisque Donal rééditera son geste mais cette fois sans l’avertissement et encore avec quelques variantes. On compte donc trois versions, celle avec l’avertissement restant la plus rare et la plus prisée (mais chacun ses préférences) et entre celles-ci des variantes et des contradictions dont chaque à-coup créé une déperdition, des éléments supplémentaires de dispersion et de malentendu voire, enfin, un effet hallucinogène.
A l'article de la vie resta initialement très peu de temps sur le marché avant de reparaître avec une moins grande couverture encore, aussi vite retiré au profit d'une ultime édition. Et, à chacune d'entre elles, la contamination de ce destin à l'intérieur même de l'oeuvre. Si vous détenez un exemplaire d’ A l‘article de la vie (1989), vérifiez surtout l’édition en question.
Le destin de ce recueil était écrit... en lui-même, comportant déjà son côté fugitif, répétitif et subliminal où tout ce qui fut rajouté porte à la fois le caractère d'une fatalité insoutenable et d'un autre côté la confirmation d'un destin, le renversement de ce qui y était déjà fatal en une promesse du jour. Oui, la prédestination était connue."Etre posthume, ou n'être pas": écrit l'auteur. N'est-il pas en contradiction dès lors qu'il publie? Mais, cette publication, on le voit, a un dynamisme, une "progression", presque un échéancier, de telle sorte que nous pourrions nous demander s'il n'y a pas une part, sinon de préméditation, d'observation de cette loi.
Nos négociations avec l’écrivain afin de reproduire cet avertissement ici se sont avérées vaines, ce que ses ennemis reçoivent comme un acte de dénégation et nous comme un signe de vigueur...
Ses oeuvres à caractère poétique, Fernand Donal n'en a produit qu'une partie, ayant détruit l'autre, non sans garder maintes traces de passages effacés dans ses poèmes, dont nous avons connaissance par notifications… Tel est un des procédés bâtissant le recueil, procédé qui, s'il n'a pas fait l’unanimité en son temps fera -qui sait? peut-être date.
Sortis du chapeau, clous d'une oeuvre de prestidigitation, il est nous est montré comment, d'un château de cartes jamais battues, nous (nous) sommes abattus sur la vie et la mort entremêlées, bref(s), ayant « de tout temps » existé, comment nous sommes et nous ne sommes pas les premiers venus. Le poète en profite pour clamer l'indivisibilité de l'Homme et de l'homme: "Chaque homme vit une fois la vie / De tous les hommes par sa propre vie".
Dès cette oeuvre liminaire, Donal revendique le primat de « ne pas avoir le talent des autres », présageant ses futurs héros. Une réflexion sur l’écriture dans un style particulier s'effectue, permettant de comprendre cet effacement progressif, anecdotique désormais, de certains vers. Lesquels ont survécu? L'auteur nous laisse circonspects quant à une autre innovation de l'ouvrage: l'introduction des erreurs de frappe, heureuses ou malencontreuses, dont nous ne saurions dire si elles sont libellées délibérément ou non. L'altération de l'écrit fait partie intégrante de l'oeuvre, elle lui est intimement liée. Ce n'est pas tout, Donal joue avec l'objet livre même, feignant de regretter qu'il n'existe aucun livre ouvert en toute circonstance, attaque dont il tire les conséquences: d'une volonté d'un livre qui n'irait à la ligne qu'à la fin, certains de ses poèmes doivent être lus (ou admettent l'ambiguité de pouvoir l'être aussi) en continu de la page droite à la page gauche. Spécialiste également du recto-verso (la parfaite réversibilité n'est-elle pas un idéal du recueil?), dont l'idée de base est la même, Donal, dans la première édition à ses frais, a affiné le papier utilisé pour chercher et montrer des poèmes en écriture inversée. D'un poème deux, pourrait-on dire.
Donal redoute une consécration qui serait le fruit direct d'une consécration à soi-même (explication de son retrait des projecteurs?), activité non prohibée mais à laquelle est préféré un plaidoyer pour des pensées poétiques qui ne finissent pas sur le papier. Volants, ces états d'âme sont sauvés d’une exposition infinie au temps, et l'auteur ne les garde pas collés à sa peau. Mieux vaut en effet être poète vivant que poète immortel et non content de l’être (se reporter à la section "L'écueil du recueil" et notamment au poème "Se vivre poète").
Ecrire vraiment, c’est écrire sans savoir si cela sera lu un jour et ne jamais dépassera ce cap; prendre hypothétiquement date. Finalement, ce que l’on écrit pourra-t-il avoir un destin influencé par lui-même ou sera-t-il influencé par ce qui lui est extérieur ? Nous savons dans quelles conditions réponse fut donnée à cette problématique.
"La vie posthume" est considérée en général comme la meilleure partie du recueil, celle à sauver entre toutes. Autres sections::"Au hasard de tout"; "Poèmes limitrophes" et "Retour au non-avenu" (pour avoir toutes ces sections, il faut avoir toutes les éditions, d'où la difficulté d'en parler efficacement). Les poèmes préférés de ce site: "N'est autre que moi", "Palmarès", "Personne à la porte", "Néant Cinquante, Pour un nouvel élément", "L'été participe passé" (à lire en regard avec "L'été Amer-indien", "Naître en vie", "Chaos Mnémotechnique" et "Jusqu'au bouddhisme" (poème sur la persévérance dans l'excès).
En guise de transition, il importe de réfléchir au statut de ce recueil, socle de l'oeuvre, par rapport aux livres d'après. Il y a, dans A l'article de la vie, une douleur du "je", une incompréhension et un malheur annoncés irrévocables, et, ce qui va avec, un bonheur ne pouvant être connu que par procuration, ainsi lisons-nous: "Heureux d'avoir connu le bonheur des êtres chers". A l'article de la vie est une belle extinction des feux avant l'éclosion des figures récurrentes des romans à venir dont le point d'orgue est celle de Firmin chef de famille.
De fait, le titre du livre suivant, par le redoublement du statut marital (Un mari marri), titre qui est une forme d'anneau, de menottes bouclées (entre les époux...) et qui rappelle le vaudeville ( l'auteur affirme ne pas en avoir eu conscience, nous ne saurions en être plus loin quant au fond mais sur la forme, il faudrait y réfléchir) n'est pas anodin après l'affirmation de l'impossibilité dramatique de toute union, de toute composition. Et si nous revenons au fil théorique exposé en page d'accueil, qui identifie les personnages principaux avec l'auteur à différents âges de sa vie, celui-ci est déjà marié et père au moment où il écrit "A l'article de la vie". Le mariage est annoncé à rebours par ce titre, claironné de façon funeste, passée la vie à deux. Il sonne comme une révélation tapageuse de façon proche de la vie de mariage. Cela se répète avec La vie est un cours d'eau tumultueux où est introduite la vie de famille: tout semble se produire par cercle. Et, de même, nous comprenons sous une lumière nouvelle le titre de ce recueil initial, celui qui concerne habituellement une agonie, une toute fin de vie mais, dans la poétique donalienne, en fait celle avant la vie même avec le mariage et sa suite, la naissance d'une famille. Aussi, il nous faut considérer malgré la difficulté à faire la part des choses l'absence recherchée, totale? ou non recherchée, de toute poésie dans La vie est un cours d'eau tumultueux.
L'explication rationnelle serait celle de poèmes de jeunesse, antérieurs à cette vie mais tous les poèmes peuvent ne pas avoir été composés au même moment ni ne témoignent nécessairement du même âge de la vie. Nous en reviendrions donc à une forme de déni, de retour à une vie antérieure où se vivre poète. Ce recueil peut expliquer l'idée du mariage posthume célébré dans Un mari marri mais aussi une vie de famille paraissant avoir dépassé son espérance de vie, romans sur lesquels vous pouvez lire une fiche aux pages suivantes. Le mieux bien sûr est encore de les lire directement!